Il y a quelques jours, j’ai rouvert un livre. Un petit livre modeste, glissé dans ma bibliothèque il y a une quinzaine d’années, et que j’avais acheté après avoir eu la chance d’assister à une conférence à Rennes. La conférencière s’appelait Françoise-Hélène Jourda. Elle nous a quittés en 2015. Mais ses mots, eux, n’ont pas vieilli d’une ligne.
Son ouvrage, « Petit manuel de la conception durable », est une somme de 69 questions simples à se poser avant et pendant la conception d’un projet. Simple dans la forme. Radical dans le fond. Et terriblement d’actualité au moment où j’écris ces lignes.
La grande réponse de notre époque : la climatisation
Les médias en parlent comme d’une évidence. La canicule s’intensifie, les étés se rallongent, les températures battent des records et la réponse collective qui émerge est, pour l’essentiel : il faut climatiser.
Je ne nie pas la réalité. Pour certains bâtiments vieillissants, mal orientés, mal isolés, dont la structure ne peut pas être profondément transformée, la climatisation est parfois la seule réponse immédiate possible. Ce serait malhonnête de prétendre le contraire.
Mais pour tous les bâtiments neufs qui sortent de terre chaque année ? Là, le discours devient insupportable. Là, il n’y a aucune excuse.
Une fois cette période passée, les possibilités de modification se réduisent fortement, voire, deviennent impossibles.
« Concevoir durablement, c’est d’abord comprendre le lieu avant de le transformer. Le soleil, le vent, la pluie, la végétation sont les premiers outils de l’architecte. » Françoise-Hélène Jourda
Ce que l'architecture vernaculaire sait depuis des millénaires
Des générations d’hommes et de femmes ont construit sans thermomètre numérique, sans logiciel de simulation thermique, sans bureau d’études. Et pourtant, les maisons à patio d’Afrique du Nord, les tours à vent d’Iran, les rues étroites et ombragées des médinas, les toits en débord des fermes bretonnes et j’en passe… tous ces dispositifs fonctionnent. Ils fonctionnent parce qu’ils ont été pensés pour et par leurs utilisateurs, en réponse directe à leur climat.
Des personnes vivant en Afrique subsaharienne ou au Maghreb, où les températures grimpent à des niveaux que nous commençons à peine à frôler, bénéficient d’un confort d’été souvent bien plus maîtrisé dans leurs constructions vernaculaires que nous dans nos immeubles tertiaires climatisés à 19 degrés. C’est un paradoxe que peu osent nommer.
La neuroarchitecture apporte un éclairage précieux sur ce point : le confort thermique ne se réduit pas à une température mesurée. Il intègre le ressenti corporel, la variation perçue, le lien à l’extérieur, le mouvement de l’air, l’humidité relative. Un espace à 26°C avec une légère brise traversante et de l’ombre sera vécu comme agréable. Un espace à 22°C fermé, uniforme, sans lumière naturelle, génèrera de la fatigue cognitive et du stress. Le cerveau ne lit pas les thermostats, il lit l’espace entier.
Des architectes pris pour des fous... mais qui avaient raison
Certains architectes n’ont jamais abandonné ces principes. Ils ont continué à orienter soigneusement leurs bâtiments, à calculer les débords de toiture pour protéger les façades, à concevoir des patios plantés, à travailler l’inertie thermique, à refuser les façades rideau tout vitrées exposées plein sud. Parfois moqués, souvent marginaux dans les concours, régulièrement incompris des maîtres d’ouvrage pressés.
Ils avaient raison.
Philippe Madec, Edouard François, Anne Lacaton et Jean-Philippe Vassal à leur façon et tant d’autres moins médiatisés ont maintenu vivante une architecture qui pense le corps de ses habitants avant de penser sa silhouette dans le paysage urbain.
La réglementation thermique : nécessaire mais borgne
On ne peut pas reprocher aux maîtres d’ouvrage de suivre la réglementation. La RE2020 a constitué un vrai progrès, et les bureaux d’études thermiques intègrent de plus en plus le confort d’été dans leurs calculs. C’est une avancée réelle.
Mais soyons honnêtes : pendant des décennies, nos réglementations ont été quasi exclusivement pensées pour le confort d’hiver. On a créé des enveloppes de plus en plus étanches, de plus en plus isolées, au point que certains bâtiments très performants en hiver deviennent des étuves dès les premières chaleurs. On a résolu un problème en en créant un autre.
Et le coût de tout cela ? Des certifications exigeantes, des contrôles multiples, des honoraires de bureaux d’études qui explosent , pour des bâtiments dont on climatisera ensuite la moitié des pièces. L’absurdité est là, documentée, et pourtant peu remise en question dans le débat public.
Revenir à l'essentiel : l'architecture est faite pour ses habitants
C’est là que le livre de Françoise-Hélène Jourda reprend toute sa force. Ses 69 questions ne parlent pas de techniques. Elles parlent d’usages, de corps, de ressenti, de lieu. Elles rappellent que l’architecture n’est pas une boîte conçue pour faire joli dans le paysage. Elle peut l’être aussi , les deux ne sont pas incompatibles. Mais ce n’est pas sa raison d’être première.
Un bâtiment est fait pour ses occupants. Il doit les protéger, les nourrir sensoriellement, leur permettre de travailler, de se reposer, de créer. Ce projet-là ne peut pas être sous-traité à un groupe froid en toiture.
C’est aussi le cœur de la neuroarchitecture : ramener au centre de la conception la biologie humaine, le système nerveux, les besoins physiologiques et émotionnels des personnes qui vivront dans l’espace. Pas comme une contrainte supplémentaire mais plutôt comme la raison d’être de tout le reste.
En résumé
Françoise-Hélène Jourda aurait eu beaucoup à dire sur notre été 2026. Je crois qu’elle l’aurait dit avec la même clarté calme qui traversait chacune de ses pages.
*visuel première page tirée du livre » petit mauel de la conception durable »
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